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CHAPITRE IV - Partie1

CHAPITRE IV

Walter Evans me quitta alors que j'avais trente-cinq ans. Diverses observations m'ont appris que la trente-cinquième année marque souvent un tournant dans beaucoup d'existences. Si l'on doit, un jour, trouver sa vocation, si l'on se trouve encore dans une existence destinée à vous faire atteindre un certain degré de certitude et d'utilité, c'est à cet âge qu'une réalisation s'accomplira. Les numérologues affirment que la raison en est que 7 X 5 = 35 ; sept indique la fin d'un cycle, une totalité et l'ouverture d'une porte sur une nouvelle expérience ; tandis que cinq est le nombre de l'esprit et celui de la créature intelligente que nous appelons homme. Je ne saurais le dire. Je suis sûre qu'il y a quelque chose de vrai dans la numérologie car Dieu, nous dit-on, s'exprime par des nombres et des formes, mais je n'ai jamais été sensible aux déductions de la numérologie.

Le fait est, en tout cas, que c'est en 1915 que j'entrai dans un cycle entièrement nouveau et que, pour la première fois, je m'aperçus que j'avais un mental dont je commençais à me servir ; je découvrais sa souplesse et son pouvoir, son rôle de "projecteur" sur mes propres affaires et mes propres idées, sur le monde des événements extérieurs et sur le domaine des découvertes que nous appelons spirituelles, monde que le Maître hindou, Patanjali, appelle "le nuage de pluie des choses connaissables".

Ce fut pendant le temps difficile où je travaillais comme ouvrière d'usine que je pris connaissance de la théosophie. Je n'aime pas ce mot, en dépit de son contenu et de sa belle signification. Dans l'esprit du public, il signifie trop de choses qu'essentiellement la théosophie n'est pas. J'espère montrer, si possible, ce qu'elle est en réalité. Elle marqua l'ouverture d'une nouvelle ère spirituelle dans ma vie.

Il y avait, vivant à Pacific Grove à cette époque, deux [134] Anglaises qui venaient du même milieu britannique que moi. Je ne les avais jamais rencontrées, mais je le désirais, surtout parce que j'étais seule. J'aurais eu plaisir à me retrouver avec quelqu'un de ma chère patrie ; je les avais aperçues dans les rues de la petite ville. La rumeur me parvint qu'elles organisaient, chez elles, une réunion sur un sujet particulier et un ami commun s'arrangea pour me faire inviter. Mon motif en y allant n'était pas des plus élevés. Je ne m'y rendais pas pour entendre quelque chose de nouveau ou d'intéressant, ou pour recevoir de l'aide. J'y allais parce que je voulais rencontrer ces deux dames.

Je trouvai la conférence très ennuyeuse et le conférencier très médiocre. Je ne peux imaginer pire conférencier. Il commença sa causerie par cette déclaration abrupte : "Il y a dix neuf millions d'années, les Seigneurs de la Flamme descendirent de Vénus et semèrent le germe du mental dans l'homme." A l'exception des théosophes présents, je pense que personne dans la salle ne savait de quoi il parlait. Rien de ce qu'il disait n'avait de sens pour moi. L'une des raisons en était que, en ce temps-là, je me référais à la Bible pour dater le cycle de l'évolution et la Bible place le moment de la création en l'an 4004 avant Jésus-Christ. J'avais été trop occupée à vivre et à être mère pour avoir eu le temps de lire les livres récents sur l'évolution. Je ne suis pas sûre que je croyais à l'évolution et je me souviens d'avoir lu Darwin et Herbert Spencer avec un sentiment de culpabilité et de trahison envers Dieu. L'idée que le monde était vieux de dix-neuf millions d'années n'était qu'un pur blasphème.

Le conférencier survola le monde de la pensée. Il dit à l'auditoire que chacun de nous avait un corps causal et que, apparemment, ce corps causal était habité par un Agnishvatta. Cela résonna pour moi comme un parfait non-sens et je doutai que ce genre de conférencier ne puisse jamais venir en aide à quelqu'un. Je pris une résolution sur l'instant, celle, si jamais j'étais conférencière, de m'efforcer d'être tout ce que ce conférencier [135] n'était pas. Mais j'avais gagné une chose : l'amitié de ces deux Anglaises. Elles me prirent en main immédiatement, me donnèrent des livres et j'eus mes entrées chez elle où je pouvais parler et poser des questions en abondance.

Mes journées devinrent alors très longues. Je me levais à quatre heures. Je nettoyais la maison, préparais le déjeuner pour les trois enfants ; à six heures, je leur donnais leur petit déjeuner, après les avoir lavées et habillées. Puis à 6 h 30, je les conduisais chez la voisine, et je partais pour l'usine où j'empaquetais ces damnées sardines. À midi, quand le temps était beau, j'allais manger mon déjeuner sur la plage. Généralement, vers 4 h, ou 4 h 30 de l'après-midi, j'étais de retour à la maison. Si c'était l'hiver, je jouais avec les enfants à l'intérieur, ou leur faisais la lecture. Si c'était l'été, je les emmenais à la plage. Vers 7 h, nous rentrions pour dîner, puis je les mettais toutes les trois au lit. Après avoir mis le linge à tremper ou le pain à lever, je me glissais dans mon lit et je lisais sans lever les yeux, jusqu'à minuit.

J'ai toujours été de ces gens qui, par tempérament, ont besoin de très peu de sommeil. Quand j'étais encore une très jeune fille, un médecin me dit (il me connaissait très bien) que je n'avais jamais besoin de plus de quatre heures de sommeil par nuit ; il avait entièrement raison. Jusqu'à ce jour, je suis habituellement debout à 4 h 30 et, après avoir pris mon petit déjeuner, j'écris et je travaille jusqu'à sept heures. Tel a été le rythme de ma vie et peut-être est-ce pour cela que j'ai pu accomplir tant de choses. Une autre raison qui m'a aidée à travailler dur, fut la discipline extrêmement ordonnée de ma vie quand j'étais enfant. Elle développa en moi l'impossibilité de supporter l'oisiveté. On ne me permit jamais d'être oisive, donc je ne le suis jamais. Une troisième raison réside en quelque chose qui, je pense, serait utile à beaucoup de gens. C'est mon grand désir de connaissance et celui de trouver le temps pour [136] toutes choses, sans cependant négliger jamais les enfants ; donc je suivis un certain plan, une certaine discipline et fis des projets. J'appris à repasser avec un livre ouvert devant moi et, jusqu'à ce jour, je peux lire et repasser simultanément sans roussir les vêtements. J'appris à peler les pommes de terre en lisant sans me couper, et je peux écosser les pois et ôter les fils des haricots avec un livre devant moi. Je lisais toujours en cousant et en raccommodant. C'était possible parce que je le voulais et beaucoup de femmes pourraient apprendre à faire de même, si le savoir les intéressait assez. Le malheur est que beaucoup d'entre nous ne s'en soucient pas suffisamment. Je lisais aussi avec une grande rapidité, saisissant des paragraphes et des pages entières aussi vite que d'autres lisent une phrase. J'ai oublié le nom technique de cette capacité visuelle. Beaucoup de gens la possèdent et davantage encore pourraient l'acquérir s'ils essayaient. Je trouvais un arrangement avec ma propre conscience en ce qui concernait mon devoir de mère et de maîtresse de maison. J'avais observé une personne de mes relations qui avait cinq enfants. Elle s'était apparemment sentie appelée par le Seigneur pour aller prêcher, donc elle alla et prêcha, aux dépens des enfants qu'elle laissait à la maison aux soins de l'aînée qui avait juste quinze ans. L'enfant faisait de son mieux, mais s'occuper de quatre autres enfants n'était pas une plaisanterie. Nous toutes étions obligées de l'aider à les faire manger, à les baigner et, quand c'était nécessaire, à les faire obéir. C'était une leçon pour moi et un horrible exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Aussi je décidai que, jusqu'à ce que mes filles soient adolescentes, je consacrerais tout mon temps à elles et à la maison ; quand elles seraient grandes et capables d'être utiles, je partagerais les travaux sur la base de moitié-moitié.

Vers 1930, quand elles furent toutes pratiquement adultes, je leur dis que j'étais là en tant que conseillère et que mère, mais que, leur ayant consacré pratiquement vingt années complètes, à partir de ce jour, je ferais passer mon travail public [137] avant elles. Je leur demandai de se souvenir que j'étais toujours là et je pense qu'elles s'en sont souvenues, ou bien qu'elles le feront quand je serai partie.

Donc, j'étudiais, je lisais et je pensais. Mon esprit s'éveillait à la lutte avec les idées qui se présentaient et à l'ajustement de mes propres croyances et de nouveaux concepts. C'est alors que je rencontrai deux très vieilles dames qui vivaient côte à côte dans deux pavillons, indispensables l'une à l'autre et se querellant tout le temps. Elles étaient toutes deux des disciples personnels de H.P. Blavatsky. Elles s'étaient entraînées et avaient étudié avec elle.

Je venais justement de prendre connaissance de son grand livre La Doctrine Secrète. J'en étais très intriguée et complètement troublée. Je ne savais pas par quel bout le prendre. C'est un livre difficile pour des débutants, car il est incohérent et dépourvu de continuité. H.P.B. part sur un sujet, s'égare sur un autre, en traite longuement un troisième, et – si vous cherchez – vous trouvez, soixante ou soixante-dix pages plus loin, le premier thème auquel elle revient.

Claude Falls Wright, qui fut le secrétaire de H.P. Blavatsky, me dit lui-même qu'en écrivant ce monumental ouvrage (car c'est bien ce qu'il est) H.P.B. écrivait page après page sans jamais les numéroter, et les jetait simplement par terre, derrière elle, à mesure qu'elle les finissait. Quand elle avait écrit toute la journée, Wright et ses autres aides réunissaient les feuillets et tentaient de les mettre dans une sorte d'ordre ; ce qui est extraordinaire selon lui, c'est que le livre soit aussi clair qu'il l'est. Sa publication, néanmoins, fut un grand événement mondial et l'enseignement qu'il contient a révolutionné la pensée humaine, même si on ne le réalise que faiblement.

Je considère les heures que j'ai passées avec ce livre comme étant celles qui ont le plus de valeur dans ma vie, et le bagage et la connaissance qu'il me donna constituent le meilleur de mon travail, selon une ligne occulte possible. La nuit, je restais [138] assise dans mon lit à lire La Doctrine Secrète et je commençais à négliger la Bible dont la lecture était devenue une habitude. J'aimais ce livre et, en même temps, je le détestais cordialement. Je pensais qu'il était très mal écrit, incorrect et incohérent, mais je ne pouvais pas m'en détacher.

Ces deux vieilles dames me prirent alors en main. Jour après jour, pendant des semaines, elles m'instruisirent. J'emménageai dans un petit pavillon, afin d'être plus près d'elles. C'était un endroit sûr pour les enfants : des arbres pour grimper, un jardin à soigner et rien qui puisse me causer du souci. Donc, tandis qu'elles jouaient, je m'asseyais sous le porche de l'un ou de l'autre des pavillons et je parlais ou écoutais. Beaucoup de disciples personnels de H.P.B. m'ont aidée et ont pris personnellement la peine de voir que je comprenais ce qui était en train d'advenir de la pensée humaine à travers la publication de La Doctrine Secrète. J'ai souvent été amusée par les théosophes orthodoxes qui désapprouvaient ma présentation de la vérité théosophique. Peu d'entre ceux qui me désapprouvaient, pour ne pas dire aucun, n'avaient eu le privilège d'être enseignés par des disciples personnels de H.P.B., pendant des mois ; je suis presque sûre que, grâce à ces vieux étudiants, j'ai une perception plus claire que la plupart d'entre eux de ce que La Doctrine Secrète a l'intention de transmettre. Pourquoi ne l'aurais-je pas ? J'ai été bien instruite et j'en suis reconnaissante.

J'avais rejoint la loge théosophique de Pacific Grove et je commençais à instruire et à tenir des classes. Je me souviens du premier livre que je commentai. C'était "Étude de la Conscience" de A. Besant. Je ne savais rien de la conscience et je n'aurais pas pu la définir, mais j'avais toujours six pages d'avance sur la classe et, d'une manière ou d'une autre, j'arrivais à m'en tirer. Les étudiants ne découvrirent jamais combien peu je savais. J'ignore ce que la classe apprenait, mais moi, j'apprenais énormément.

Qu'y avait-il dans ce que j'apprenais, qui commençait à satisfaire mon esprit inquiet et mon cœur troublé ? J'avais été [139] laissée à la dérive jusqu'au comble de l'insatisfaction. Je n'étais sûre, à cette époque, que de deux choses : la réalité du Christ et la réalité de certains contacts intérieurs que je ne pouvais nier – à moins de manquer de sincérité avec moi-même, quoique je ne puisse en donner aucune explication. Alors, à mon grand émerveillement, la lumière commençait à se lever. Je découvris trois idées de bases nouvelles (pour moi) et, en définitive, elles s'inséraient dans le programme général de ma vie spirituelle et me donnaient la clé des affaires du monde. N'oubliez pas que la première phase de la guerre mondiale (1914-1918) était commencée. J'écris ceci à la fin de la deuxième phase (1939-1945).

Je découvris, avant toute chose, qu'il y avait un grand Plan divin ; je vis que notre univers n'était pas "une rencontre hasardeuse d'atomes", mais la manifestation d'un grand dessein, ou archétype, qui sera tout entier à la gloire de Dieu.

Je découvris que, l'une après l'autre, des races étaient apparues sur notre planète et avaient disparu, et que chaque civilisation et chaque culture avaient vu avancer l'humanité d'un pas sur le chemin du retour à Dieu. Je découvris, en second lieu, qu'il y a Ceux qui sont responsables de la réalisation de ce Plan et qui, pas à pas, étape par étape, ont guidé l'humanité à travers les siècles. Je fis la stupéfiante découverte, stupéfiante pour moi parce que je savais si peu de choses, que l'enseignement concernant ce Plan ou ce Sentier était identique en Occident et en Orient, avant ou après la venue du Christ. Je découvris que le Chef de la Hiérarchie spirituelle était le Christ et, quand cela me devint clair, je sentis qu'il était revenu vers moi d'une manière plus proche et plus intime. Je vis qu'il était "le Maître de tous les Maîtres et l'Instructeur aussi bien des anges que des hommes". Je vis que tous les Maîtres de la Sagesse étaient ses élèves et ses disciples, tout comme les gens, tels que moi, sont les élèves de quelque Maître. J'appris que lorsque moi, du [140] temps où j'étais orthodoxe, je parlais du Christ et de son Église, je parlais en réalité du Christ et de la Hiérarchie planétaire. Je vis que la présentation ésotérique de la vérité ne diminuait aucunement le Christ. Il était vraiment le Fils de Dieu, le premier né d'une grande famille de frères, comme saint Paul l'a dit, et la preuve de notre propre divinité.

Le troisième enseignement que je saisis, et qui me laissa confondue pendant longtemps, était la croyance en la loi de Renaissance et en la loi de Cause à Effet, appelées Karma et Réincarnation par les théosophes qui, si souvent, aiment le langage ronflant. Personnellement, je crois que tout cet enseignement si nécessaire aurait fait des progrès beaucoup plus rapides si les théosophes n'avaient été si envahis et si séduits par les termes sanscrits. S'ils avaient enseigné la loi de Renaissance au lieu de la doctrine de Réincarnation et s'ils avaient présenté la loi de Cause à Effet au lieu de la loi de Karma, nous aurions pu assister à une reconnaissance plus généralisée de la vérité. Je ne le dis pas dans un esprit de critique, car j'ai cédé à la même séduction. En repensant à mes premières classes et à mes premières conférences, je m'amuse maintenant de l'usage que je faisais de phrases techniques, pleines de mots sanscrits et de détails sur la Sagesse Éternelle. Je vois que je suis devenue plus simple à mesure que j'ai pris de l'âge et que je suis, peut-être, un peu plus sage.

Par la découverte de la loi de Renaissance, je vis que la plupart de mes problèmes personnels pouvaient trouver leur solution. Beaucoup de ceux qui viennent à l'étude de la Sagesse Éternelle trouvent d'abord difficile d'accepter le fait de la loi de Renaissance. Cela semble tellement révolutionnaire ; c'est propre à provoquer un sentiment de lassitude et de fatigue spirituelle. Une vie paraît déjà suffisamment dure, sans contempler une suite de vies, à la fois derrière soi et devant soi. Cependant, si l'on étudie d'autres alternatives à cette théorie, celle-ci semble être la meilleure et la plus défendable. Il y a seulement deux [141] autres théories qui retiennent réellement l'attention. L'une est l'alternative "mécaniste", qui considère que l'homme est purement matériel, sans âme et éphémère, si bien que quand il meurt, il se dissout dans la poussière dont il vient ; la pensée, selon cette théorie, est une simple sécrétion du cerveau, qui la produit tout comme les autres organes produisent leurs sécrétions phénoménales spécifiques. Il n'y a donc aucun dessein ni aucune raison à l'existence de l'homme. Cela, je ne pouvais l'accepter et généralement ce n'est nulle part accepté.

L'autre est la théorie de la "création unique" du chrétien orthodoxe que j'avais soutenue, sans me livrer à aucune spéculation quant à sa vérité. Celle-là affirme un Dieu indéchiffrable, qui envoie les âmes humaines en incarnation pour une vie et, telles seront leurs actions et leurs pensées au cours de cette unique vie, tel sera leur éternel futur. Cela dote un homme sans passé d'un seul présent important et d'un futur indéterminable, un futur qui dépend des décisions d'une seule existence. Ce qui détermine les décisions de Dieu quant à la place d'un homme, son milieu et ses caractéristiques, demeure inconnu. Il ne semble pas y avoir de raison à ce qu'Il fait, selon ce plan de la "création unique". Je m'étais tant inquiétée à propos de cette apparente injustice de Dieu. Pourquoi étais-je née dans de si bonnes conditions avec de l'argent, une bonne apparence, des chances et toutes les expériences intéressantes que la vie m'apportait ? Pourquoi y avait-il des gens, tels que ce misérable petit soldat dont Miss Sandes m'avait délivrée, sans argent et sans capacité d'obtenir le moindre succès dans cette vie ? Je savais maintenant pourquoi je l'avais laissé à Dieu ; c'est que lui et moi, chacun à sa place, nous allions gravissant l'échelle de l'évolution, existence après existence, jusqu'au jour où, pour l'un et pour l'autre, il serait également vrai que "Tel Il est, tels nous sommes aussi dans ce monde".

Il me semblait raisonnable que "ce qu'un homme sème, il le récoltera" et c'était une joie pour moi de découvrir que je [142] pouvais faire appel à saint Paul et au Christ lui-même, pour nourrir ces enseignements. Une claire lumière était projetée sur la vieille théologie. J'étais en train de découvrir que la seule chose mauvaise résidait dans les interprétations que l'homme fait de la vérité et il m'apparaissait à quel point il est stupide d'accepter que l'intention de Dieu soit ceci ou cela, simplement parce qu'un prédicateur instruit ou quelque érudit l'a dit. Cela peut être vrai et alors intuitivement on le sait ; mais l'intuition ne fonctionne que si le mental est développé et c'est la cause de la difficulté. Les masses ne pensent pas et le théologien orthodoxe peut toujours trouver ceux qui le suivent quoi qu'il dise. Avec les meilleures intentions du monde, il exploite le manque de pensée. Il m'apparut aussi qu'il n'y avait aucune raison véritable à ce que l'interprétation de la Bible, par un prêtre ou un instructeur, il y a six cents ans, à sa manière (sans doute bonne pour son temps), soit acceptée maintenant, dans un temps différent, une civilisation différente qui a des problèmes profondément différents. Si la vérité de Dieu est la Vérité, elle est alors expansive et inclusive et non réactionnaire et exclusive. Si Dieu est Dieu, alors sa divinité s'adapte elle-même à la divinité qui émane des fils de Dieu et un fils de Dieu aujourd'hui est peut-être une expression très différente de la divinité d'un fils de Dieu d'il y a cinq mille ans.

Vous voyez donc combien l'ensemble de mon horizon spirituel s'élargissait. Il y avait de la lumière dans les cieux et je n'étais plus un disciple isolé, abandonné, luttant, incertain et n'ayant rien à faire, aussi loin que sa vue se portait. Il m'apparaissait lentement que j'étais une unité dans la grande compagnie de frères. Il me devenait clair que je pouvais coopérer au Plan si je le voulais, trouver ceux qui avaient travaillé avec moi dans d'autres vies, voir si ce que j'avais semé était bon et trouver ma place dans le travail du Christ. Je pouvais m'efforcer [143] d'approcher d'un peu plus près cette Hiérarchie spirituelle dont j'avais toujours subconsciemment connu l'existence et qui, apparemment, avait besoin de travailleurs.

Voilà donc les choses qui, progressivement, amenèrent l'expansion de ma conscience, en 1916 et 1917. Elles n'émergèrent pas comme des idées évidentes, formulées, mais comme des vérités que je reconnaissais lentement, auxquelles je m'ajustais graduellement et dont j'avais à trouver l'application. J'observais ma propre vie. J'étudiais mes trois filles dans cette perspective et cette étude me permit de voir plus clair. Je constatais que mon karma avec ma plus jeune fille, Ellison, était entièrement physique. J'avais sauvé sa vie grâce aux soins les plus assidus, année après année. Pendant huit ans elle dormit avec moi, par prescription du médecin, afin qu'elle puisse absorber ma vitalité. Jour après jour, par une surveillance attentive, ne lui permettant jamais de faire des exercices violents ou de gravir une colline, ni de monter un escalier, je vainquis ses troubles cardiaques, si bien qu'à présent, elle est le membre le plus fort de la famille. Ellison n'a manifestement plus besoin de moi. Elle est heureusement mariée, vit en Inde et elle a deux enfants. Je suis sûre qu'elle est fière de moi, mais notre relation appartient au passé. Le lien entre ma fille aînée et moi est extrêmement étroit et c'est probablement parce que nous avons tant d'effroyables querelles. Il y a un attachement intérieur très fort et, quoique je la voie peu à présent, je suis sûre d'elle et elle est sûre de moi. Ma seconde fille, Mildred, a un karma très proche du mien. Nous sommes particulièrement attachées et cependant je sais qu'elle se sent entièrement libre. Bien qu'elle ait été mariée deux fois, nous avons toujours été ensemble dans les circonstances les plus singulières et j'ai été très reconnaissante de son amour et, par-dessus tout, de son amitié. Ce serait si bon si les mères et les filles, les pères et les fils, valorisaient l'amitié dans leurs relations plus qu'ils ne le font. Je crois fermement que, si je pouvais voir dans le passé nos relations d'amitié selon la loi de Renaissance, la situation actuelle, réellement heureuse [144] entre mes trois filles et moi-même, serait clairement expliquée. N'en déduisez pas que nous nous entendions toujours bien. Il y a eu des scènes orageuses et des malentendus. Elles ne m'ont pas toujours comprise et j'ai souvent souffert à leur sujet, désiré changer les choses, espéré qu'elles agiraient différemment, etc., etc.

C'est vers la fin de 1917 que Walter Evans partit pour la France avec le Y.M.C.A. et mon ami l'évêque s'arrangea pour que je touche une allocation d'une centaine de dollars par mois sur son salaire. Elle m'était envoyée directement par l’Y.M.C.A. jusqu'à ce que son engagement prenne fin. Cela avec mes propres petites rentes (qui commençaient à me parvenir plus régulièrement) me permit de laisser tomber mon travail de sardinière et de faire d'autres projets. Mon travail dans la loge théosophique de Pacific Grove donnait des résultats et je commençais à être un peu connue comme étudiante.

Étant donné que mes finances étaient à peu près stabilisées, il me fut suggéré que je pouvais aller à Hollywood trouver le siège de la Société théosophique de Krotona. Je décidai de déménager et, vers la fin de 1917, nous partîmes. Je trouvai une petite maison, tout près du siège de la S.T., et je m'installai là avec les enfants dans un pavillon de Beechwood Drive.

Hollywood n'était pas encore gâté à cette époque. L'industrie du film était, naturellement, la principale industrie, mais la ville restait encore très simple. Les rues principales étaient bordées de poivriers et il n'y avait pas l'essoufflement, la folle ruée, le brillant artificiel et l'éclat du Hollywood d'aujourd'hui. C'était alors un lieu aimable et agréable. J'aimerais fixer ici la dernière impression que j'ai emportée, quand j'ai quitté la ville, de la profondeur, de l'amabilité, de l'ouverture et de la compréhension des personnes importantes du cinéma. J'ai rencontré [145] beaucoup de gens du cinéma et ils forment une population très sympathique et humaine. Naturellement, il y a de mauvais éléments, mais j'aimerais savoir dans quel secteur de la société humaine il n'y a pas de mauvais éléments. Il y a de mauvaises gens dans tous les groupes, les communautés, les clubs et les organisations. Il y a aussi des gens au-dessus de la moyenne, par leur bonté, et des gens d'un niveau de mortelle médiocrité, qui sont insuffisamment développés pour être très bons ou très mauvais.

Je descendais la 5ème Avenue, il y a quelques années, et le chauffeur de taxi se tourna vers moi et dit : "Dites, Madame, avez-vous jamais rencontré un bon Juif" ? Je répondis que oui, certainement et que certains de mes amis intimes étaient Juifs. Il demanda alors si je n’avais jamais connu un mauvais Juif et je répondis que j'en avais connu beaucoup. Il demanda ensuite si j'avais connu un bon Gentil et, évidemment, je répondis : "Bien sûr. En fait, je pense que j'en suis une moi-même." Il me demanda ensuite si j'avais connu, quelque mauvais Gentil et je fis la même réponse : "Bien, alors voyez Madame, qu'est-ce qui reste ? Simplement des êtres humains." Cela a été ma propre expérience partout. Qu'importe la race ou la nation, fondamentalement nous sommes tous semblables. Nous avons les mêmes défauts et les mêmes manquements, les mêmes besoins et les mêmes aspirations, les mêmes buts et les mêmes désirs et je crois que nous avons besoin de le réaliser plus vivement et plus pratiquement.

Nous avons aussi besoin de nous libérer de l'impression que l'histoire et son nationalisme cristallisé a laissée en nous. Le passé historique de toute nation est une triste histoire, mais il conditionne notre pensée. La forme-pensée de la grandeur nationale règle les activités de chaque nation et c'est là que nous avons besoin de libération. C'est facile à voir si nous considérons certaines des grandes nations et leur caractéristiques. Prenez les États-Unis. Les Pèlerins ont laissé leur sceau et leur marque sur ce pays, mais j'incline à croire ce qu'un de mes [146] amis a remarqué, c'est que les véritables fondateurs de l'Amérique ont été leurs courageuses femmes ; les États-Unis sont une civilisation féminine. Les Pèlerins doivent avoir été un type d'homme plein d'étroitesse, de supériorité et des plus difficiles à vivre, car ils avaient toujours raison.

La méfiance, la réticence et le sentiment de supériorité des Britanniques sont des choses dont ils devraient se délivrer. Le Français a la conviction que la gloire de son pays, qui l'a placé au moyen-âge à la tête des nations, devrait être restaurée pour le bien de l'Europe. Cette conviction doit être dépassée. Chaque nation a ses défauts évidents dont les autres nations sont plus conscientes que de ses vertus. On oublie la vitalité de l'Amérique à cause de l'irritation que provoque sa vanité. La justice intrinsèque de l'Angleterre est perdue de vue quand on voit un Anglais refuser de s'expliquer. Le brillant de l'esprit français n'est pas prôné par ceux qui se rendent compte que la France manque complètement de conscience internationale. Et, aujourd'hui, les U.S.A., avec leur exubérance juvénile, la promesse de stabilité et la capacité juvénile de résoudre tous les problèmes, les leurs et ceux du reste du monde, préparent un futur d'une utilité et d'une beauté inégalées.

Les mêmes critiques et la même reconnaissance des vertus pourraient s'adresser à toutes les nations, et il en va de même des personnes. Nous avons tous des défauts évidents, si éclatants aux yeux du monde que nos vertus, tout aussi évidentes, sont oubliées. Une des choses qui me troublaient quand j'ai commencé à écrire cette autobiographie, c'était la crainte de faire peut-être, inconsciemment et sans propos délibéré, un plaidoyer en ma faveur. J'ai de bons points de repère ; je ne peux pas être détournée de mon propos ; j'aime réellement les gens ; je ne suis pas du tout fière. J'ai une réputation de fierté, mais je pense qu'elle est surtout imputable à ma stature. Je marche très droite et je me tiens la tête haute, mais vous en feriez [147] autant si (comme enfant dans une salle de classe) vous aviez dû apprendre vos leçons en tenant trois livres sur le sommet de la tête et avec une branche de houx sous le menton. Je ne pense pas être une personne égoïste et je ne prête guère d'attention à ma santé ; je crois que je peux dire, sincèrement, que je ne suis pas pleine d'apitoiement sur moi-même. Je suis normalement conservatrice et j'ai l'habitude d'être très critique, parce que j'ai le don de voir pourquoi les gens sont ce qu'ils sont ; quelles que soient leurs erreurs, rien n'altère mon attitude envers eux. Je ne cultive pas le ressentiment, en grande partie sans doute parce que je suis trop occupée pour me laisser tracasser et parce que je n'aime pas avoir un point d'infection qui m'empoisonne l'esprit. Je suis sûre d'être irritable, et je sais que je suis difficile à vivre, parce que je me pousse moi-même et tous ceux qui s'associent à moi, mais mon défaut principal, celui qui a amené le plus de difficultés dans ma vie, c'est la peur.

J'en fais état, très délibérément, parce que j'ai découvert que, lorsque mes amis et mes étudiants s'aperçurent que j'avais été victime de la peur toute ma vie, ils furent grandement soulagés et aidés. J'avais eu peur de manquer, peur de faire des erreurs, peur de ce que les gens pensaient de moi, peur de l'obscurité et peur d'être admirée par les autres. J'ai toujours considéré que rien n'était plus destructeur que d'être mise sur un piédestal. Je suis d'accord avec le proverbe chinois qui dit : "Celui qui est mis sur un piédestal ne peut que tomber." Je trouve très irritante l'attitude du chef de groupe moyen, ou maître en occultisme et de beaucoup de prêtres et du clergé. Ils se posent comme si, réellement, ils étaient les oints du Seigneur ; comme s'ils étaient très différents des autres gens et non, tout simplement, des êtres humains s'efforçant, avec simplicité, d'aider leurs compagnons. Mon éducation et ma préparation à la vie ont eu pour résultat de m'habituer à avoir très peur de ce que les gens disent. À présent, cela m'est égal, car j'ai découvert que, à tort ou à raison, on a toujours tort aux [148] yeux d'une fraction du public. Ce sont les autres qui sont le sujet de la plupart de mes craintes – mon mari et mes enfants – mais je souffre d'une peur personnelle à laquelle je ne donne pas libre cours et qui, pourtant, ne me quitte jamais ; j'ai peur du noir, la nuit, si je suis seule dans la maison ou l'appartement. Je n'avais jamais connu cette peur avant de travailler au Foyer du Soldat de Quetta. J'ai habitué mes trois filles à ne pas avoir peur du noir, car j'ai vécu une expérience qui m'a marquée et, comme je ne lui ai jamais permis d'influencer mes actes, j'ai eu à la combattre depuis lors.

Ma compagne de travail avait été très malade de la typhoïde. Je l'avais soignée pendant toute sa maladie, puis elle avait été emmenée à l'hôpital ; j'étais donc restée seule dans l'immense Foyer du Soldat, et, étant très jeune et très pudique, je n'avais pas voulu permettre aux deux gérants anglais du Foyer (d'anciens soldats) de dormir dans la maison avec moi, parce que je pensais que cela pouvait donner lieu à des bavardages. Donc, chaque soir, quand les soldats étaient partis, l'un d'eux m'accompagnait à ma chambre, vers 11 h 30, regardait dans ma salle de bain et dans mes placards, jetait un coup d'œil sous le lit et fermait à clé toutes les portes de ma chambre à coucher. Je pouvais ensuite l'entendre traverser les autres pièces en s'en allant. Ma chambre avait quatre portes, une qui donnait sur la véranda, une sur le salon et encore une autre sur la chambre à coucher de ma collaboratrice ; puis la porte de ma salle de bain. Jamais je n'étais le moins du monde nerveuse et l'inspection de mes appartements était une précaution que cet homme prenait ; le lit était exactement au centre de la pièce, les pieds dans des plats creux à cause des insectes. À cette époque, en Inde, nous dormions toujours avec une lampe allumée.

Je m'éveillais vers deux heures du matin en entendant un bruit dans le salon ; je vis la poignée de la porte tourner et s'agiter. Heureusement, la porte était fermée à clé. Je savais que ce ne pouvait pas être un des gérants et je ne pouvais ni [149] entendre ni voir le gardien, donc je devinais que c'était un montagnard ou un voleur qui essayait d'ouvrir le coffre du salon. Plusieurs centaines de roupies étaient déposées dans ce coffre chaque soir. C'était le moment de l'année où les membres des tribus montagnardes étaient autorisés à descendre au cantonnement. Il y avait deux fois plus de gardes et toutes les précautions étaient prises pour surveiller les montagnards car il y avait des troubles à la frontière. Je savais que si l'on arrivait à entrer dans ma chambre, ce serait la fin pour moi, car tuer une femme blanche était une action d'éclat. Cela signifiait un couteau enfoncé dans mon cœur. Pendant quarante-cinq minutes, je restai assise sur mon lit, guettant, tandis qu'on essayait de briser ces portes très solides. Les montagnards n'osèrent pas aller jusqu'à la porte de la véranda, de crainte d'être vus, ni essayer d'arriver jusqu'à moi par la salle de bains ou par l'autre chambre car, dans les deux cas, il fallait casser deux portes et le risque je faire du bruit était trop grand. Je découvris alors qu'il arrive un point de la peur où l'on est si désespéré qu'on peut prendre tous les risques. Je traversai ma chambre, ouvris la porte et, derrière, je trouvai les deux gérants qui se demandaient si j'étais morte ou vive, et qui se consultaient pour savoir s'il fallait frapper à ma porte et me réveiller. Ils dormaient sous des tentes dans le jardin et ils avaient attrapé les deux montagnards ; mais, très stupidement, ils n'avaient pas eu l'à-propos de frapper fort à ma porte ou d'appeler, auquel cas je n'aurais pas été effrayée. À partir de ce moment, mon porteur, le vieux Bugallo, dormit dehors, sous la véranda et je pouvais facilement l'appeler.

Deux ou trois mois plus tard, je revins dans ma chère patrie et je passai quelques semaines dans une vieille maison d'Écosse, où j'étais allée tous les ans durant mon enfance. Il y avait beaucoup d'invités, environ dix-huit personnes, qui résidaient dans la maison à ce moment-là et, par erreur (car sa porte jouxtait la mienne), l'homme le plus charmant de la maison entra dans ma chambre, un soir. Il avait lu tard, en bas, et tandis qu'il montait, le vent avait soufflé sa chandelle et, en [150] même temps, ouvert ma porte. Il croyait trouver sa porte facilement en tâtant le mur, puisque sa chambre était voisine de la mienne. Trouvant une porte ouverte, il pensa naturellement que c'était celle de son cabinet de toilette. Au même moment, le vent m'ayant réveillée, je sautai du lit pour fermer la fenêtre et je me cognai contre lui. Cela, après l'expérience vécue quelques mois plus tôt, n'arrangea rien et fut la cause d'un état de peur que je ne suis jamais arrivée à surmonter.

J'ai eu deux autres très grandes frayeurs dans ma vie, alors que j'étais seule dans une maison ; je ne peux pas dire que j'aie beaucoup de courage, sauf celui de ne pas permettre à la peur d'influencer mes actions et je reste seule quand je le dois. J'ai peur pour des choses qui pourraient arriver à mes filles et, comme mon imagination travaille toujours surabondamment, je sais que j'ai perdu une grande partie de ma vie à me faire du souci pour des choses qui ne se produisaient jamais.

La peur est une caractéristique fondamentale de l'humanité. Tout le monde a peur et chacun a sa peur favorite. Si des gens me disent qu'ils n'ont jamais peur, je sais qu'ils mentent. Ils ont, quelque part, peur de quelque chose. Il n'y a pas de honte à avoir peur et il est fréquent que, plus on est évolué, plus on est sensible, plus il y a de peurs qui vous touchent. En plus de leurs peurs favorites, les gens sensibles sont enclins à adhérer aux peurs des autres. Ils sont donc identifiés à des peurs qui ne leur appartiennent pas, mais qu'ils sont incapables de distinguer de leur propre peur. Ceci est terriblement vrai de nos jours. La peur et l'horreur gouvernent le monde et il est facile de plonger les gens dans la peur. La guerre nourrit la peur et l'Allemagne avec sa tactique de terreur l'a répandue et a fait tout le possible pour l'exalter. Il nous faudra beaucoup de temps pour déraciner la peur, mais nous sommes en train de faire un pas dans ce sens quand nous parlons ou travaillons en faveur de la sécurité. [151]

Il y a des écoles de pensée qui enseignent que la peur, si vous la favorisez, matérialisera ce dont vous avez peur. Personnellement, je n'en crois pas un mot, parce que j'ai passé ma vie à craindre toutes sortes de choses qui ne sont jamais arrivées et, comme j'ai une force de pensée passablement puissante, j'aurais sûrement matérialisé quelque chose, si cela avait été possible. La question peut être posée de savoir comment on peut combattre la peur. J'ai pris l'attitude positive de vivre avec mes peurs si c'était nécessaire et de ne pas y faire attention. Je n'ai pas lutté contre elles ; je n'ai pas argumenté avec moi-même, j'ai simplement reconnu mes peurs pour ce qu'elles étaient et j'ai passé outre. Je pense que l'on doit apprendre à accepter avec beaucoup de patience ce qui est et à ne pas perdre trop de temps à lutter avec soi-même au sujet de problèmes personnels. Les problèmes d'autrui sont plus profitables au point de vue de l'aide en général. La concentration sur le service peut et doit mener à l'oubli de soi.

Donc, je me suis demandé pourquoi je ne devais pas être peureuse ? Le monde entier a peur, pourquoi serais-je une exception ? Ce même argument s'applique à bien des choses. Les écoles de pensée qui disent aux gens que puisqu'ils sont divins ils doivent être exempts de chagrins, de maladies et de pauvreté, sont trompeuses. Bien sûr, elles sont en majorité sincères, mais leurs affirmations sont erronées. Elles conduisent ceux qui les écoutent à penser que le bien-être matériel et la prospérité sont d'importance souveraine et qu'ils ne manqueront pas de les obtenir s'ils affirment leur divinité, divinité présente, mais insuffisamment développée pour pouvoir s'exprimer. Pourquoi serais-je exempte de ces choses, quand toute l'humanité en souffre ? Qui suis-je pour être riche, alors que ni pauvreté ni richesse n'importent réellement ? Qui suis-je pour [152] avoir une parfaite santé, quand le sort de l'humanité de ce temps semble indiquer un état différent ? Je crois fermement que lorsque je pourrai, grâce au processus de l'évolution, exprimer pleinement le divin qui est en moi, je serai en parfaite santé. Peu m'importera d'être riche ou pauvre et ma popularité ne comptera pas du tout pour moi.

Je mets tout ceci en évidence, très affirmativement, car ces doctrines trompeuses se répandent rapidement dans la conscience publique et produiront, en fin de compte, la désillusion. Le temps viendra où nous serons libérés de tous les malaises de la chair ; mais quand il sera là, nous aurons acquis un sens des valeurs différent et nous aurons cessé d'utiliser nos pouvoirs divins pour obtenir des biens matériels pour nous-mêmes. Toutes les bonnes choses viennent à ceux qui vivent avec innocuité, qui sont aimables et prévenants. L'innocuité est une clé et je vous laisse trouver, par vous-même, combien il est difficile d'être inoffensif en paroles, en actes et en pensées.

La vie à Hollywood fut alors plus facile pour moi. Les enfants étaient assez grandes pour aller à l'école ou au jardin d'enfants. J'avais beaucoup d'amis et le site où était Krotona, le Centre théosophique, était délicieux. Krotona était une communauté d'environ cinq cents personnes, la plupart vivant sur les lieux et quelques autres, ailleurs, dans Hollywood et Los Angeles. Il y avait des salles de lectures, des salles de classe, une chapelle où se réunissaient les membres de la Section ésotérique et une cafétéria où l'on pouvait prendre un repas. L'endroit était magnifiquement arrangé et, quand j'y arrivai la première fois, il me sembla être au paradis sur terre. Là, tout le monde me parut être profondément spiritualisé. Je pensai que les chefs et les instructeurs étaient au moins des initiés d'un haut degré. J'assistai aux réunions et aux classes, j'appris un grand nombre de choses, ce dont je suis très reconnaissante.

Peu de temps après mon arrivée, on me demanda de tenir la cafétéria et j'acceptai joyeusement cette responsabilité. [153] C'était strictement végétarien ; j'étais végétarienne depuis ma venue à l'enseignement théosophique. Mes enfants n'avaient jamais goûté à la viande, au poulet ou au poisson, et j'étais atteinte du complexe de supériorité qui, souvent, est la caractéristique marquante du végétarien.

Je suis convaincue qu'il y a une phase dans la vie de tous les disciples où ils doivent être végétariens. De même, il doit y avoir une vie, au cours de laquelle un homme ou une femme devra être célibataire. Ceci, afin de démontrer qu'on a appris à dominer la nature physique.

Une fois cette maîtrise apprise et une fois qu'on n'est plus pris par les appétits de la chair, on peut se marier ou ne pas se marier, on peut manger de la viande ou n'en pas manger, comme cela paraît le mieux, comme le karma peut l'indiquer et les circonstances le dicter. La situation est alors changée. Les disciplines physiques constituent une phase de l'entraînement ; quand la leçon est sue, elles ne sont plus nécessaires.

L'argument en faveur du végétarisme, fondé sur la cruauté qu'il y a à manger des animaux, n'est peut-être pas aussi sérieux qu'il le paraît aux personnes de type émotionnel et sentimental. Je m'en suis beaucoup souciée, car j'aime les animaux. J'aimerais faire ici deux suggestions que je trouve utiles. Il y a une loi du sacrifice qui gouverne tout le processus de l'évolution. Le règne végétal tire sa substance du règne minéral, car ses racines plongent dans le règne minéral. Le règne animal, pour une grande part, tire sa substance du règne végétal et il vit de la vie de ce règne. Quelques animaux supérieurs sont carnivores et, selon la loi de l'évolution, prédateurs, mais ce n'est pas la pensée humaine qui les pousse à l'être, comme certains fanatiques le prétendent. Par conséquent, le règne humain peut être considéré comme tirant sa substance du règne animal et, puisque [154] l'homme est le macrocosme des trois règnes inférieurs à lui, il est censé puiser normalement sa nourriture dans les trois règnes, et c'est ce qu'il fait. Dans les plus anciennes écritures de l'Orient, il est indiqué que le règne humain "est la nourriture des dieux" ; dans cette perspective la "grande chaîne du sacrifice" est complète. Le second point a trait à la loi de Cause à Effet, ou de Kharma, comme l'appellent les théosophes. Dans les premiers jours de l'humanité, les hommes étaient les victimes du règne animal, et ils étaient sans défense. Les animaux sauvages du passé étaient les prédateurs des êtres humains. Dans tous les règnes, la loi de Rétribution est agissante. Il est possible que cette loi soit l'un des facteurs qui poussent l'humanité à manger de la viande. J'ai extrait ceci, de ma propre conscience, avec le temps, mais ce ne fut pas rapide.

.Je tins la cafétéria et j'appris à faire de la bonne cuisine végétarienne. Ma première corvée à Krotona fut de vider les boîtes à ordures ; je commençais donc tout en bas et j'observais les gens – pour la plupart inconnus de moi – avec un grand intérêt. J'aimais très fort beaucoup d'entre eux. Je n'en détestais qu'un petit nombre. J'en vins à deux conclusions ; d'abord, qu'en dépit de tous les discours sur le régime équilibré, ils ne formaient pas un ensemble de gens particulièrement en bonne santé, et je vis également que plus l'abord du végétarisme était rigide et sectaire, plus la personne me paraissait affligée d'esprit critique et de supériorité. Il y avait des végétariens à Krotona qui n'auraient même pas pris de fromage, ni de lait, ni d'œuf, parce que c'était des produits animaux et ils se sentaient très, très bons et bien sur la voie de l'illumination spirituelle. Pas une seule réputation n'était en sûreté entre leurs mains. Je m'en suis étonnée et j'en suis venue à la conclusion qu'il vaut mieux manger du beefsteack et avoir une langue aimable, que d'être strictement végétarien et regarder dédaigneusement le monde du haut de son piédestal.

De nouveau, je précise que toute généralisation est inexacte : j'ai connu beaucoup de végétariens adorables, doux, aimables et bons. [155]

C'est au cours de cette année, 1918, que je découvris, pour la première fois, qui était venu me voir en Écosse, quand j'étais une adolescente de quinze ans. J'avais été admise dans la Section ésotérique de la Société théosophique et j'assistais à ces réunions. La première fois que j'entrai dans la chapelle, je vis les habituelles images du Christ et des Maîtres de la Sagesse, comme les nomment les théosophes. À ma grande surprise, là, regardant droit vers moi, il y avait un portrait de mon visiteur. Il n'y avait pas d'erreur. C'était bien l'homme qui était entré dans le salon de ma tante, et ce n'était pas le Maître Jésus. J'étais alors dépourvue d'expérience ; je me précipitai vers l'une des personnes âgées de Krotona et je lui demandai le nom de ce Maître. Elle me répondit que c'était le Maître K.H. et alors je commis la faute essentielle que je payai si cher ensuite. Croyant faire plaisir et sans la moindre intention de me vanter, je dis en toute innocence : "Oh ! alors c'est lui, mon Maître, car j'ai parlé avec lui et j'ai été conduite par lui depuis lors." Cette personne me regarda et dit d'un ton de mépris : "Dois-je comprendre que vous croyez être un disciple ?" Pour la première fois de ma vie, je me heurtais à la technique compétitive de la Société théosophique. Ce fut, cependant, une bonne leçon pour moi et j'en tirai profit. Apprendre à tenir sa langue est essentiel dans le travail de groupe et c'est une des premières leçons qu'un affilié à la Hiérarchie doit apprendre.

Pendant ce temps, les enfants grandissaient, apprenaient et me donnaient de plus en plus de satisfaction. Il n'y avait rien dans les très brèves lettres occasionnelles de Walter Evans qui indiquât un changement de sentiment et je recommençai à considérer la nécessité d'obtenir le divorce. Comme la fin de la guerre approchait, je consultai un avocat et il m'avisa que je n'aurais aucune difficulté.

En janvier 1919, je rencontrai Forster Bailey et, plus tard, [156] dès que j'eus obtenu mon divorce, nous nous fiançâmes. La procédure de divorce avait été entamée avant notre rencontre. J'avais craint et redouté le procès de divorce, mais rien n'aurait pu être plus simple. L'évidence était trop grande et les témoignages trop irréfutables. Une vieille amie à moi, Mme John Weatherhead, vint avec moi au procès. Je prêtai serment ; le juge me posa une ou deux questions sur la résidence et l'âge des enfants, puis il dit : "J'ai lu les dépositions de vos témoins, Mme Evans, voici votre jugement, vous avez la garde de vos enfants. Bonjour. Cas suivant." Ainsi, ce cycle s'acheva. J'étais libre et je savais que j'avais fait pour le mieux pour les enfants. La Californie est l'un des États où il est le plus difficile d'obtenir le divorce et la promptitude du mien attesta de la justice de mon cas et de la rectitude de mes preuves. Walter Evans ne le contesta pas.

Durant l'année 1919, Foster Bailey et moi devînmes de plus en plus actifs dans le travail de la théosophie ; étroitement associé à nous, il y avait le Dr Woodruff Shepherd. Je vivais alors à Beechwood Drive avec les trois enfants et Foster vivait sous une tente à Krotona. Il avait été démobilisé après l'armistice, mais il avait été en permission de maladie pendant des mois, car l'avion qu'il pilotait avait été abattu entraînant des observateurs de l'armée. Je lui avais été présentée, après ma conférence à Krotona, par Dot Weatherhead qui non seulement me le fit connaître, mais fut aussi l'agent qui m'introduisit à la vérité occulte et à Krotona. Le souvenir de cette présentation conservé par Foster se résume par ces mots : "Tout ce que je vis, ce fut une boule de cheveux et un paquet d'os du sexe féminin." J'ai toujours eu beaucoup de cheveux. C'est un héritage familial et mes trois filles ont de beaux cheveux et beaucoup. Je n'oublierai jamais une remarque de ma fille aimée, Dorothée (qui est [157] célèbre pour ses remarques à double sens). Je m'étais lavé les cheveux, un jour en Angleterre et j'étais assise dehors, dans le jardin, à Ospringe Place, Faversham, pour les sécher. Dorothée me regardait par la fenêtre ; elle m'appela : "Oh ! mère, si seulement vous tourniez le dos aux gens et qu'ils ne voient que vos ravissants cheveux, jamais ils ne devineraient votre âge."

Vers la fin de 1919, Foster Bailey fut nommé secrétaire national de la Société théosophique. Le Dr Shepherd fut nommé directeur de la Publicité, je devins rédacteur en chef du journal régional, Le Messager, et présidente du comité qui gérait Krotona. Tous les secteurs du travail, les programmes et les divers principes qui gouvernaient l'administration nous étaient donc accessibles. Le secrétaire général, M.A.P. Warrington, était un ami intime et tous les aînés dans le travail étaient des amis ; là semblaient régner une grande harmonie et un esprit de véritable coopération. Peu à peu, cependant, nous découvrîmes combien superficielle était cette harmonie. Peu à peu, nous entrions dans une période difficile et angoissante. Notre affection et notre fidélité personnelles étaient acquises à nos amis et collaborateurs, mais notre sens de la justice et notre adhésion aux principes gouvernants étaient constamment outragés. La vérité était que la direction de la Société théosophique aux États-Unis et, plus encore à Adyar (le centre international) était, à cette époque, réactionnaire et hors du temps, alors qu'une nouvelle approche de la vie, de la vérité, de la liberté d'interprétation et l'impersonnalité auraient dû être les caractéristiques gouvernant les lignes de conduite et les méthodes. Ce n'était pas ainsi dans les faits.

La Société avait été fondée pour établir la fraternité universelle, mais cela avait dégénéré en un groupe sectaire, plus intéressé par la création et le maintien de loges et par l'accroissement d'adhésions que par le travail consistant à transmettre les vérités de la Sagesse Éternelle au grand public. Sa politique de n'admettre dans la Section ésotérique, pour l'enseignement spirituel, [158] aucune personne qui n'ait été, pendant deux ans, membre de la Société théosophique en est la preuve. Pourquoi l'enseignement spirituel ne peut-il être donné avant que la personne n'ait démontré, pendant deux ans, sa fidélité à une organisation ? Pourquoi doit- on cesser ses relations avec d'autres groupes ou d'autres organisations et donner des gages de sa fidélité à celui qui est appelé "Chef Visible" de la S.E., alors que l'unique fidélité requise est la fidélité au service de son prochain, à la Hiérarchie spirituelle et, par-dessus tout, à sa propre âme ? Aucune personnalité n'est en droit de demander des gages spirituels à d'autres personnalités. Le seul gage que tout être humain doit donner est, avant tout, à sa propre divinité intérieure, l'âme, et plus tard au Maître sous la conduite duquel il est à même de servir le plus efficacement ses compagnons.

Je me souviens qu'à l'une des premières réunions de la S.E. auxquelles j'assistais, Mlle Poutz, secrétaire de la S.E. à cette époque, énonça à notre grande stupéfaction que personne au monde ne peut être disciple d'un Maître de la Sagesse à moins d'avoir été reconnu tel par Mme Besant. Cette remarque dissipa le mirage en moi, quoique je n'en aie dit mot à personne sur le moment, sauf à Foster. Je savais que j'étais un disciple du Maître K.H. et que je l'avais été d'aussi loin que je puisse me souvenir. Madame Besant m'avait oubliée évidemment. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi les Maîtres, qui sont censés avoir une conscience universelle, s'occuperaient uniquement des disciples qu'Ils ont dans les rangs de la S.T. Je savais qu'ils ne pouvaient pas être ainsi limités dans leur conscience ; plus tard, je rencontrai beaucoup de gens qui étaient disciples de Maîtres et qui n'avaient jamais eu de contact avec la S.T. ni même jamais entendu parler d'elle. Au moment où je pensais avoir trouvé un centre de lumière spirituelle et de compréhension, je découvrais que je m'étais égarée dans une autre secte.

Nous découvrîmes alors que la S.E. dominait complètement la S.T. Les membres n'étaient de bons membres que s'ils [159] acceptaient l'autorité de la S.E., s'ils donnaient leur agrément à toutes les déclarations du Chef Visible et s'ils étaient fidèles aux gens que les dirigeants de la S.E. approuvaient dans tous les autres pays. Certaines de ces approbations paraissaient ridicules. Beaucoup de gens acceptés étaient médiocres jusqu'au énième degré. Un certain nombre de ceux qui étaient considérés comme des initiés n'étaient ni particulièrement intelligents, ni aimants, et l'amour et l'intelligence sont, en grande partie, les signes distinctifs de l'initié. Parmi le groupe des membres avancés, il y avait compétition et revendication, donc lutte constante entre les personnalités, lutte qui ne se bornait pas seulement à des joutes oratoires, mais qui trouvait aussi son expression dans des articles du journal. Je n'oublierai jamais mon horreur, un jour, quand un homme à Los Angeles me dit : "Si vous voulez savoir ce que n'est pas la fraternité, allez vivre à Krotona." Il ne savait pas que j'y vivais.

L'ensemble de la situation était si sérieux et la division dans la section si grande entre ceux qui se réclamaient de la fraternité, de l'impersonnalité, de la simplicité et du dévouement au service de l'humanité, que Foster télégraphia à Mme Besant pour lui dire que si la S.E. ne cessait pas de dominer la S.T., elle serait bientôt l'objet de sérieuses attaques. À ce moment, Mme Besant envoya B.P. Wadia aux États-Unis pour examiner la situation et des réunions officielles furent tenues, avec Wadia comme arbitre ; Foster, le Dr Shepherd et moi-même, nous représentions le côté démocrate ; M. Warrington, Mlle Poutz et ceux qui se rangeaient derrière eux représentaient la partie de l'autorité et de la domination par la S.E. Jamais de ma vie auparavant, je n'avais été mêlée à la lutte dans une organisation et je n'appréciais pas du tout cette période. J'aimais beaucoup certaines personnes qui se trouvaient de l'autre côté et j'en étais désolée. Le trouble s'étendit à la longue à toute la Section, et des membres continuèrent à donner leur démission. [160]